Les murs de Babel
aquarelle,
75 × 100 cm,
60 × 100 cm,
50 × 50 cm,
2015–2016

La brique et son alchimie
Matériaux de construction multi-millénaire, cru ou cuit, la brique se développe à très grande échelle pour la première fois dans l’histoire de l’humanité avec l’apparition des civilisations mésopotamiennes. Dans la légende, le roi Gilgamesh, lors du retour de son voyage initiatique, dédie son existence à son peuple et décide alors de la construction d’une grande enceinte de protection qui encerclera la ville. Il lance un appel au peuple entier pour fabriquer les millions de briques crues et cuites qui constitueront le mur d’enceinte. La brique pour la première fois de l’Histoire tient un rôle politique et social : celui de rassembler un peuple dans un but commun, se protéger pour mieux vivre.

— Bill Graves, Superstructures de brique, 2006, france 5.

Par sa constitution, la brique devient un élément incontournable pour la construction de petits et grands monuments. Elle est à l’échelle de la main, donc facilement maniable et transportable, après la cuisson elle est aussi dure que la roche, elle ne s’use que très lentement, elle résiste aux incendies, elle irradie une couleur rouge, verte, ou jaune selon la nature de l’argile. Son aspect extrêmement pratique aura tôt fait de séduire les hommes. Mais plus encore ses qualités plastiques, alchimiques voire métaphysiques : par la cuisson les hommes transforment le matériau d’origine, l’argile devient roche. À cette première cuisson s’ajoute une seconde : celle des émaux. Une gamme de couleurs translucides se mélangent à la chair de la brique pour combiner module de construction et matériaux de décoration.



Porte d’Ishtar, -580, commanditée par Nabuchodonosor II, Babylone.

Par ailleurs, la pierre (mégalithes) a à voir avec une démonstration de force (pour la tailler, la lever, la déplacer), elle procède donc d’une énergie masculine. La brique au contraire est conçue avec de l’argile, matériaux malléable moulé puis cuit, elle relève du module de construction (on ajoute une brique à une autre, liée par du mortier), elle procède alors d’une énergie plus douce et fine voire féminine. La brique n’est pas en elle-même un matériau de démonstration mais plutôt une matière à penser, à organiser, à adopter pour l’élever et la magnifier. Lorsqu’elle se pare de multiples couleurs, qu’elle s’agence en appareils aussi graphiques et esthétiques que pratiques et solides, la brique cuite quitte sa dimension de simple matériau pour entrer dans une dimension quasi passionnelle.

«Sur le temple, un septième étage, il plaça»
Le fondateur de la onzième dynastie, Nabopolassar (625-605 av. J.C.), évoque la construction : «Marduk, le seigneur, m’ordonna à propos d’Etemenanki, la tour à étages de Babylone, qui avant mon temps était devenue délabrée et était tombé en ruines, d’assurer son fondement dans le sein du monde inférieur et son sommet, de le faire semblable au ciel. Je fis fabriquer des briques cuites. Comme s’il s’agissait des pluies des cieux qui sont sans mesures, ou des grands torrents, je fis apporter par le canal Arahtu des flots de bitume… Je pris un roseau et je mesurai moi-même les dimensions (à donner à la tour)… suivant le conseil des dieux Shamash, Adad et Marduk, je pris des décisions que je gardais dans mon cœur et je conservai les mesures (de la tour) dans ma mémoire, comme un trésor. Je répandis (dans les fondations) sous les briques, de l’or, de l’argent et des pierres précieuses de la montagne et de la mer. Je fis exécuter ma propre image royale portant le dupshikku et la plaçai dans les fondations. Pour Marduk mon seigneur, je pliai ma nuque ; j’ôtai ma robe, insigne de mon rang royale et je portai sur ma tête briques et terre. Quand à Nabuchodonosor, mon fils aîné, le chéri de mon cœur, je lui fis porter le mortier, les offrandes de vin et d’huile, aussi qu’à mes sujets». André Parrot, Ziggurats et Tour de Babel, éditions Albin Michel, 1949, p. 20.

Babel
«Et voici que toute la terre parlait la même langue et se servait des mêmes mots. Partis de l’Orient, les homme trouvèrent une plaine dans le pays de Shinéar et ils s’y installèrent. Ils se dirent l’un à l’autre : «Allons, faisons des briques et cuisons-les au feu». Et la brique leur servi de pierre et le bitume leur tint de mortier. Puis ils dirent : «Allons, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet atteigne le ciel et faisons-nous un nom, de peur que nous ne soyons dispersés sur toute la surface de la terre». Et Yahvé descendit pour voir le ville et la tour qu’avaient bâtie les fils des hommes. Et Yahvé dit : «Voici, ils forment tous un même peuple et parlent tous la même langue. S’ils ont fait cela pour commencer, il n’y aura rien qu’ils ne puissent exécuter s’ils en projette l’entreprise. Allons, descendons et là, mettons la confusion dans leur langage afin qu’ils n’entendant plus la langue les uns des autres. «Et Yahvé les dispersa, de là, sur la surface de toute la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Voilà pourquoi on l’appelle Babel, parce que c’est là que Yahvé mit la confusion dans la langue de toute la terre et que c’est là que Yahvé les dispersa sur la surface de toute la terre».(Genèse, XI, I-9) André Parrot, Ziggurats et Tour de Babel, éditions Albin Michel, 1949, p. 29.

Pieter Brueghel l’Ancien, La Tour De Babel, vers 1563, huile sur panneau de bois de chêne, 114 × 155 cm.

La dimension métaphysique de la brique prend pour moi ses racines dans la Genèse de l’Ancien Testament. Pour créer Adam et Eve, Dieu prélève un volume d’argile et modèle ainsi les premiers hommes. Pour construire l’humanité, Dieu utilise donc l’argile. À son tour l’humanité prélève du sol ce même matériau, le façonne, le cuit, et l’utilise pour construire son propre mode vie. L’argile atteint donc une dimension à la fois divine et terrestre, concrète et immatérielle. Elle est la chair de l’Homme et la chair de la société — chair rouge qui construit aussi bien nos corps que nos maisons.

La ruine — carrière et renaissance
Les ziggurats ont participé à la grandeur d’une civilisation et participent encore aujourd’hui à élargir un champs de vision : le mouvement, la souplesse de la construction. La force de ces gigantesques temples bâtis il y a des millénaires ne résident pas tant dans leur massivité ou leur taille que dans ce qu’elles ont inspiré à l’humanité.

André Parrot, Ziggurats et Tour de Babel, éditions Albin Michel, 1949, p. 48–49.

Pour commencer, les premières ziggurats sont construites par le peuple avec le roi et la famille royale. Nabopolassar, comme évoqué plus haut, porta lui-même les briques et le mortier. L’immense ouvrage avait donc pour premier objectif d’unir un peuple, certes au nom d’une divinité, mais construire ensemble créait du lien social. Les ziggurats ont ensuite inspiré le mythe de la tour de Babel, qui une fois de plus montre des hommes s’unissant dans un but commun : construire une ville et une tour.Les siècles passent et les ziggurats s’épuisent. Elles sont abandonnées puis oubliées. Alors, comme si une force leur était propre, elles ré-intègrent le vivant : «Les Arabes, considérant qu’il y avait là un stock inespéré, y étaient venus puiser au cours des siècles, d’excellentes briques cuites, pour leur propres constructions»André Parrot, Cahiers d’archéologie biblique 2, La tour de Babel, 1953, p. 31.

— Jean-Claude et Carole Lubtchansky, Il était une fois la Mésopotamie (Le pays entre les deux fleuves), 1998, Arte.

La brique est déplacée pour être ré-agencée en de nouveaux bâtiments. Aujourd’hui les ruines de ces immenses temples forment des sortes de montagnes s’élevant au milieu des plateaux autour entre l’Euphrate et le Tigre. Une force considérable se dégage de ces ruines, par leur dimension, leur intégration au paysage. Leur dégradation montre leur évolution séculaire et poétique.

ziggurat de Dour Ountash (vers 1260 av. J.-C.), James W. P. Campbell, L’art et l’histoire de la brique, édition Citadelles & Mazenod, 2004, p. 24–25.